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Le plafond des émissions pétrolières et gazières est faisable, mais le temps est compté

Tout autre retard dans l’établissement du plafond ou le déploiement de solutions pour l’atteindre rendrait les cibles climatiques du Canada hors d’atteinte

Résumé

Un règlement plus rigoureux concernant le méthane peut faire le tiers du travail nécessaire pour réduire à 110 Mt les émissions du secteur pétrogazier d’ici 2030. La mise en application rapide et efficace du plafond proposé d’émissions pétrolières et gazières peut combler le fossé et aider le Canada à se rapprocher de sa cible de réduction des émissions de 2030 à l’échelle de l’économie. Un plafond effectif d’émissions est atteignable, et de nombreuses solutions ont un rôle à jouer. Le captage, l’utilisation et le stockage du carbone (CUSC), particulièrement, pourraient entraîner d’imposantes réductions des émissions, mais l’importance de leur contribution dépend des prix du pétrole et des coûts de la technologie, qui sont incertains. Le secteur pétrogazier peut composer avec cette incertitude en mettant de l’avant d’autres mesures « à valeur sûre » comme l’électrification. Malgré la possible compatibilité d’un plafond des émissions avec une hausse de production dans ce secteur, des forces du marché mondial hors du contrôle du Canada détermineront, en définitive, les niveaux de production.

Introduction

Une hausse des émissions du secteur pétrogazier sape les progrès de la politique climatique et met en péril l’atteinte des cibles de 2030 et de carboneutralité du Canada. Pour que ce secteur s’aligne sur les cibles climatiques du Canada, le gouvernement fédéral compte introduire dès l’an prochain un règlement qui plafonnera et réduira les émissions provenant du secteur, accompagné d’un cadre de référence indiquant la démarche gouvernementale, attendu sous peu.

Dans un précédent numéro d’Insight, nous avons examiné l’effet combiné qu’auraient la réglementation sur le méthane et le plafond d’émissions proposé en tant que compléments pour réduire à 110 Mt les émissions du secteur pétrogazier en 2030 – ou à un niveau 42 % inférieur à ceux de 2019 – qui seraient conformes aux projections précédentes du gouvernement fédéral. Nous avons constaté que le plafond est atteignable, et ce, de façon plus simple et moins coûteuse grâce à une réduction de 75 % des émissions de méthane par rapport aux niveaux de 2012, que la cible fédérale modifiée cherche à atteindre.

Bien qu’une réduction du méthane puisse jouer un rôle important dans l’alignement du secteur pétrogazier sur les cibles de réduction du Canada, elle ne résout pas tout. Notre analyse montre que le secteur peut obtenir un tiers des réductions d’émissions nécessaires pour les faire atteindre 110 Mt en se conformant tout simplement à la réglementation plus ambitieuse sur le méthane, ce qui lui en laisse deux tiers à aller chercher avant d’arriver au plafond d’émissions proposé. Une réduction du dioxyde de carbone et des gaz à effet de serre s’impose pour faire diminuer les émissions découlant de la production de pétrole et de gaz. Ainsi, d’autres solutions doivent jouer un rôle central.

Mais lesquelles? Notre analyse dévoile qu’une variété de mesures (consulter la figure 1 ci-dessous) mèneront à l’obtention des réductions d’émissions du secteur, le moyen le plus rentable pour 2030 dépendant, en définitive, des prix du pétrole et des coûts de la technologie. Nous constatons également qu’un plafonnement des émissions peut être compatible avec la croissance continue dans le secteur. L’analyse montre que tant que les prix du pétrole demeurent fermes à l’échelle internationale (c.-à-d. appuyés par une demande constante), les sociétés pétrolières et gazières sont en mesure d’entreprendre un éventail d’activités de réduction des émissions tout en faisant des profits.

En définitive, ce sont les forces du marché mondial, non le plafond d’émissions proposé, qui déterminent les niveaux de production.

Des réductions du méthane peuvent faire le tiers du travail nécessaire pour réduire les émissions à 110 Mt

Nous avons travaillé avec Navius Research pour découvrir des moyens rentables de réduire les émissions à 110 Mt en 2030. Nous avons fondé notre analyse sur la présomption que la réglementation à venir sur le méthane – qui vise à réduire de 75 % les émissions de méthane par rapport aux niveaux de 2012 – constitue la principale politique entraînant des réductions du méthane, alors que le plafond d’émissions régit tous les autres gaz à effet de serre. Le plafond d’émissions et le règlement sur le méthane agissent ensemble pour réduire les émissions du secteur à 110 Mt en 2030.

La réglementation sur le méthane entraîne une réduction des émissions du secteur de l’ordre de 28 Mt en 2030 par rapport aux niveaux de 2020, ce qui laisse 58 Mt à retrancher pour atteindre le plafond d’émissions. Si le Canada dépasse la cible de 75 %, comme y aspirent déjà la Colombie-Britannique et l’Alberta, l’atteinte de ce plafond demanderait moins d’efforts. Alors que notre dernier numéro d’Insight portait sur le rôle des réductions du méthane, le reste de celui-ci examinera l’éventail des solutions qui permettraient d’atteindre le plafond d’émissions.

Le secteur peut déployer un éventail de solutions pour atteindre le plafond d’émissions

Le moyen le moins coûteux pour la décarbonisation du secteur pétrogazier variera en fonction du sous-secteur et de la région, et dépendra de la technologie mise au point, des baisses de coûts et des conditions changeantes du marché.

Pour comprendre comment le secteur pétrogazier pourrait se conformer en atteignant un plafond d’émissions, nous avons étudié six scénarios. Ces six scénarios contiennent l’ensemble complet de politiques tirées du Plan de réduction des émissions pour 2030 (PRE), dont le règlement relatif aux 75 % de méthane, le plafond d’émissions proposé et le crédit d’impôt à l’investissement dans les CUSC. Chaque scénario fait alterner deux facteurs : le prix mondial du pétrole et le coût du captage, de l’utilisation et du stockage du carbone. Nos trois hypothèses ayant trait au prix du pétrole reposent sur les scénarios liés aux mesures actuelles, à la carboneutralité du Canada et à la carboneutralité mondiale, qui proviennent du rapport « Avenir énergétique du Canada en 2023 » de la Régie de l’énergie du Canada (REC). Vous pouvez trouver la référence et les hypothèses de coûts pour les CUSC élevés à cet endroit (en anglais). Ces deux composantes sont incertaines et dépendent de facteurs hors du contrôle du Canada, notamment la demande mondiale de pétrole et les avancées technologiques. Elles ont également, sans surprise, d’importantes répercussions sur les CUSC, qui sont au centre des options de réduction des émissions dans le secteur.

Nous avons étudié le rôle que pourraient jouer neuf possibilités de diminution pour le secteur pétrogazier d’ici 2030. La figure 1 montre la contribution de différentes solutions dans l’atteinte du plafond d’émissions dans nos six scénarios représentatifs.

Les valeurs négatives renvoient à une solution qui contribue à des réductions d’émissions en 2030 par rapport aux niveaux de 2020, tandis que les valeurs négatives montrent une catégorie de diminutions qui entraîne des augmentations des émissions. Dans certains scénarios, par exemple, le secteur des sables bitumineux utilise plus de gaz naturel en 2030 qu’en 2020, ce qui fait augmenter les émissions dans la catégorie « passage au gaz naturel ». D’un point de vue critique, cette figure ne présente pas les réductions du méthane puisque, dans notre analyse, elles sont déjà couvertes par la réglementation sur le méthane.

Les plages de la figure 1 ne constituent pas une feuille de route normative; les résultats du modèle n’ont rien d’une prédiction. Elles permettent plutôt d’illustrer le rôle potentiel de différentes solutions dans l’atteinte du plafond d’émissions.

Notre analyse dévoile que plusieurs solutions pourraient agir ensemble pour décarboniser le secteur et atteindre le plafond d’émissions du pétrole et du gaz. Certaines solutions ont plus de potentiel, mais sont aussi liées à plus d’incertitude (représentée par une bande plus large dans la figure 1), alors que d’autres jouent un rôle plus modeste, mais plus stable (représenté par une bande plus mince) et contribuent néanmoins de façon importante à l’atteinte du plafond.

Les CUSC ont un rôle de premier plan à jouer

Pour réduire les émissions du secteur, l’industrie et les gouvernements doivent avant tout recourir à une solution primordiale, les CUSC. Notre analyse montre que les CUSC pourraient jouer un rôle central pour aligner le secteur pétrogazier sur les cibles du Canada pour 2030, puisqu’ils entraînent la majeure partie des réductions en 2030, selon certaines conditions. Si par exemple les prix du pétrole se révèlent identiques ou supérieurs aux niveaux actuels en 2030 et que les coûts de CUSC baissent plus rapidement, les CUSC occupent le premier rang des réducteurs d’émissions en cumulant 50 Mt, ou 92 % des réductions nécessaires pour atteindre le plafond d’émissions. Ces deux générateurs de coûts sont toutefois incertains (tout comme la perspective qu’une partie des sociétés pétrolières et gazières et de leurs créanciers maintiennent les prix du pétrole élevé au fil du temps, une exigence pour justifier des investissements continus).

Lorsque les prix mondiaux du pétrole sont bas et que les coûts de CUSC sont élevés, l’incidence des CUSC se fait plus modeste puisqu’ils entraînent 17 Mt, ou 32 % des réductions nécessaires pour atteindre le plafond d’émissions – 8,6 Mt dans les sables bitumineux, 5,3 Mt dans le gaz naturel, 1,7 Mt dans le raffinage du pétrole et 1,3 Mt dans le pétrole conventionnel. Ce dernier scénario, où les prix du pétrole sont bas et où le coût élevé des CUSC restreint le rôle qu’ils peuvent jouer, correspond plus fidèlement aux estimations du potentiel des CUSC tiré des rapports et des stratégies du gouvernement, des propositions de l’industrie et d’autres études.

Bien que présentant un fort potentiel, les CUSC se heurtent à des obstacles concrets quant au déploiement rapide et de grande envergure des technologies de captage. Cela comprend l’incertitude liée à la mise au point de technologies, des coûts élevés en ce moment, les longs délais des projets et l’opposition de la population. À ce jour, les CUSC n’ont pas répondu aux attentes mondiales en ce qui concerne une baisse des coûts et le déploiement des technologies se fait à un rythme plus lent que ce qui était projeté.

Les gouvernements ont un rôle à jouer dans l’atténuation des risques liés aux investissements dans les CUSC et d’autres activités de réduction des émissions, notamment en légiférant sur le crédit d’impôt à l’investissement dans les CUSC et en mettant en place une taxonomie de transition climatique – en plus de faire aboutir le plafond d’émissions et un règlement plus rigoureux sur le méthane.

Les CUSC constituent surtout seulement une de nombreuses solutions qui permettront de réduire les émissions du secteur pétrogazier d’ici 2030. Bien que moins percutantes, d’autres solutions occupent la scène pour atteindre le plafond d’émissions de 2030, ce qui souligne l’importance de mettre de l’avant plusieurs solutions à la fois.

D’autres solutions favoriseront la décarbonisation du secteur

L’électrification peut en particulier s’inscrire parmi les solutions marquantes, surtout dans le secteur du gaz naturel. Les producteurs de gaz naturel peuvent par exemple remplacer l’équipement fonctionnant à l’aide de carburants fossiles, comme les compresseurs, les pompes pneumatiques et les moteurs, par de l’équipement alimenté à l’électricité propre. Les réductions d’émissions obtenues en 2030 grâce à l’électrification demeurent relativement constantes dans nos scénarios, de l’ordre d’environ 8 Mt, et ce, bien que d’autres études estiment pour cette solution un potentiel nettement plus grand.

Le remplacement de carburants à fortes émissions, comme le charbon, le diesel ou le pétrole, par le gaz naturel, de même le remplacement de technologies au gaz naturel moins efficaces pour de plus efficaces, forment un ensemble de solutions qui présentent un potentiel intéressant dans quelques-uns de nos scénarios – à savoir ceux dans lesquels les CUSC se font moins présents. Dans ces scénarios, cette catégorie de solutions (étiquetées « passage au gaz naturel » dans la figure 1) apporte une contribution impressionnante de 25 Mt de réductions en 2030. Cependant, bien qu’un passage du carburant au gaz naturel ou une amélioration de l’efficacité des technologies au gaz naturel permettent de réduire les émissions, il serait possiblement plus rentable, dans certains cas, de « sauter » directement à l’électrification.

De plus, malgré leur rôle plus modeste dans notre analyse, la cogénération, l’hydrogène, le gaz naturel renouvelable, le changement de carburant dans les transports et l’accroissement de l’efficacité énergétique et d’autres processus industriels représentent autant de possibilités de décarboniser le secteur pétrogazier. Sans compter que leur contribution pourrait très bien se révéler plus marquée que le suggèrent nos résultats, en fonction de la baisse des coûts, des percées technologiques et des politiques élaborées, entre autres facteurs.

Par ailleurs, bien que notre analyse ne les ait pas pris en compte, d’autres mécanismes de conformité, comme les compensations carbone, pourraient être une autre option sur la table qui aiderait le secteur à atteindre le plafond d’émissions proposé, à condition que ces compensations soient vraiment additionnelles et permanentes.

Le plafond d’émissions peut être compatible avec une croissance de la production

Même si certains affirment qu’il est impossible d’atteindre une réduction des émissions à 110 Mt en 2030 sans procéder à des coupures massives de production, notre analyse montre qu’un plafond effectif d’émissions peut être compatible avec une hausse de production et une croissance économique, à condition que les prix du pétrole ne subissent pas de baisse importante.

Dans les scénarios où les prix du pétrole demeurent aux niveaux actuels ou ne baissent que légèrement, le secteur met en application les possibilités de diminution décrites plus haut en plus de réduire considérablement le méthane pour passer à des émissions de 110 Mt, tout en augmentant sa production entre 2020 et 2030. Cela indique que le secteur choisit de déployer ces solutions au lieu de stopper la production. Une baisse de la production de pétrole et une infime hausse de la production de gaz naturel ne sont observées que dans les scénarios qui présentent de faibles prix du pétrole accompagnés d’une diminution de la demande mondiale de pétrole et de gaz en raison de facteurs hors du contrôle du Canada.

Ces résultats concordent avec ceux de notre évaluation indépendante de 2022 du PRE, où le plafond d’émissions pétrolières et gazières n’a que peu d’incidence sur la croissance économique dans le secteur. La plus grande menace à la prospérité du secteur viendrait plutôt d’un faible prix du pétrole dans le monde.

De plus en plus d’études, dont les récentes publications de la Régie de l’énergie du Canada et de l’Agence internationale de l’énergie, indiquent que la demande mondiale pour le pétrole et le gaz pourrait culminer au cours de la présente décennie. Même si une demande changeante pourrait miner les incitations à investir dans des solutions de réduction des émissions, une politique gouvernementale ciblée est en mesure d’atténuer ce risque.

Une réduction des émissions pétrolières et gazières est certes nécessaire pour aligner le secteur sur les cibles du Canada en matière de réduction des émissions, mais elle l’est également pour que le secteur demeure concurrentiel dans des marchés mondiaux qui se tournent vers des produits à plus faibles émissions de carbone. Cette situation s’avère tout particulièrement dans le domaine des sables bitumineux canadiens, dans lequel certains sites ont généré dans le passé des quantités relativement élevées d’émissions par baril de pétrole brut comparativement à leurs homologues mondiaux.

L’atteinte du plafond d’émissions est réalisable, mais le temps presse

Le secteur pétrogazier doit impérativement réduire ses émissions pour que la cible de 2030 du Canada soit accessible. Un plafond des émissions pétrolières et gazières, accompagné d’une réglementation rigoureuse sur le méthane, permettra d’y parvenir.

Notre analyse montre la faisabilité d’un plafond et son atteinte grâce à l’adoption d’un certain nombre de solutions. Si les CUSC font office de poids lourds dans notre analyse, d’autres mesures, allant de l’électrification à la substitution des carburants, ont aussi un important rôle à jouer. Conjuguées à d’imposantes réductions du méthane, ces solutions permettraient de réduire les émissions de 86 Mt d’ici 2030, ce qui entraînerait les émissions du secteur à la baisse, à 110 Mt (figure 2). De plus, tant que les prix mondiaux du pétrole demeurent élevés, le secteur peut déployer ces solutions sans ralentir sa production.

Ces changements ne surviendront pas sans aide. Même si les sociétés pétrolières et gazières du Canada investissent déjà dans un ensemble de technologies et les mettent en place, elles doivent se dépêcher pour réduire les émissions et demeurer concurrentielles. En même temps, les technologies de réduction des émissions prennent du temps à installer, et l’incertitude politique régnant au Canada risque de ralentir, voire de paralyser le mouvement.

Les gouvernements doivent accélérer la mise en application de politiques clés dans le secteur – notamment le plafond d’émissions pétrolières et gazières, la réglementation fédérale sur le méthane, le crédit d’impôt à l’investissement dans les CUSC et un cadre canadien pour une taxonomie des investissements climatiques – pour apaiser l’incertitude et envoyer aux sociétés et aux investisseurs des signaux les avisant qu’il est temps de redoubler d’efforts. Tout retard additionnel ne fera que rendre les objectifs de réductions des émissions du Canada de plus en plus hors d’atteinte.


Anna Kanduth est la directrice du projet 440 Megatonnes, à l’Institut climatique du Canada. Brad Griffin est conseiller dans le projet 440 Megatonnes et directeur du Centre de données sur l’énergie et les émissions de l’Université Simon Fraser.

Données fournies par Navius Research.