Alors que les progrès stagnent, les tendances en matière d’émissions rendent l’objectif climatique du Canada pour 2030 hors de portée, soulignant la nécessité d’une révision coordonnée des politiques.
Avec des émissions qui stagnent, les progrès climatiques du Canada sont fragiles… et ils s’effritent
En 2024, les émissions du Canada ont complètement stagné à 694 millions de tonnes (Mt d’éq. CO₂), un chiffre quasi identique à celui de l’année précédente. Cette stagnation s’ajoute à une longue liste de pressions cumulatives : les feux de forêt dévastateurs qui exposent les coûts grimpants de l’inaction climatique, le ralentissement de l’économie en raison des tarifs américains, les risques concurrentiels croissants pour l’industrie, et les problèmes d’abordabilité pour les ménages.
D’après les dernières estimations préliminaires des émissions nationales de 440 mégatonnes, les sables bitumineux auraient ajouté 3 Mt d’éq. CO₂ aux émissions du pays en 2024, annulant les progrès des autres secteurs. Au total, les émissions se chiffrent à 8,5 % sous les niveaux de 2005 : le Canada ne s’est donc pas rapproché de sa cible à l’horizon 2030 (40 à 45 % sous les niveaux de 2005).
L’absence de progrès en 2024 est inquiétante compte tenu du recul majeur des politiques dans la dernière année, notamment l’élimination de la tarification du carbone pour les consommateurs, la stagnation des politiques sur les véhicules électriques (VE) à travers différents niveaux du gouvernement, l’affaiblissement de la tarification du carbone industriel dans plusieurs provinces et la possibilité du retour à l’énergie au charbon en Saskatchewan. Les progrès jusqu’ici fragiles sont donc menacés, alors que la production de sables bitumineux atteint de nouveaux sommets et que plusieurs installations au gaz naturel liquéfié (GNL) en construction mettront une pression supplémentaire sur les émissions nationales.
Cette année marque la quatrième où 440 mégatonnes fournit des estimations préliminaires des émissions, estimations jusqu’ici très près des chiffres officiels du gouvernement fédéral. Cette fois, nous nous attardons aussi à la tendance annoncée par les estimations.
L’année 2024 est porteuse d’un constat préoccupant : les émissions du Canada ne tomberaient que 20 à 25 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030. Cela serait insuffisant pour atteindre l’objectif inscrit dans la loi et impliquerait un résultat bien inférieur aux projections précédentes au titre des politiques en vigueur, en élaboration et annoncées. À ce stade, pour atteindre l’objectif du Canada à l’horizon 2030, les réductions en glissement annuel devront atteindre 40 Mt, ce qui dépasse largement les ambitions des politiques actuelles.
S’il est vrai que chaque mégatonne d’émissions éliminée évite des effets climatiques dangereux et coûteux, un tel manquement à la cible de 2030 est à éviter. En effet, le Canada devrait ensuite imposer des coupures beaucoup plus importantes et plus dispendieuses pour atteindre ses cibles de 2035 et 2050.
L’année 2025 devra marquer une réforme des politiques fédérales, provinciales et territoriales priorisant l’action collaborative et reposant sur des outils éprouvés, comme une réglementation sur le méthane resserrée, une tarification du carbone industriel modernisée et des véhicules et carburants plus propres.
Les chiffres partent dans le mauvais sens
En analysant les chiffres de plus près, on constate que la stagnation des émissions nationales pourrait être le début d’une tendance à la hausse (pour les connaisseurs, la dérivée seconde est positive, c’est-à-dire qu’on se dirige vers une hausse des émissions). Ces signes annoncent une conclusion troublante : les progrès modestes du Canada dans la réduction de ses émissions sont fragiles.
Alors que les réductions des autres grands secteurs (transport, bâtiments, industrie) stagnent ou ralentissent, le secteur pétrogazier – particulièrement les sables bitumineux – se fait porteur de la hausse. Le secteur de l’électricité, jusqu’ici une grande source de progrès, ne représente plus une part suffisante des émissions du pays pour assurer des réductions à l’échelle nationale.
Voici les principaux points à retenir des estimations de 2024 :
- Les émissions pétrogazières (représentant 31 % du total national) ont augmenté de 1,9 % en 2024, et les émissions des sables bitumineux ont explosé de 3,4 % avec la production record de l’année.
- Les émissions du transport (23 % du total national) n’ont presque pas bougé, diminuant de 0,1 %, un peu comme en 2023 (où elles avaient augmenté de 0,1 %). Le secteur perd son élan alors que les carburants décarbonisés et les véhicules écoénergétiques luttent contre une hausse des déplacements.
- Les émissions des bâtiments (12 % du total national) ont diminué de 1,2 %, une baisse considérablement inférieure aux 6,4 % de 2023, qui s’expliquaient par la froideur de 2022. En outre, deux des mégatonnes d’éq. CO₂ évitées en 2024 sont attribuables aux températures hors norme.
- L’industrie lourde (11 % du total national) a diminué de 0,6 % en 2024, à l’inverse de la hausse de 0,3 % l’année précédente, mais les progrès dans les différents secteurs étaient inégaux.
- Le secteur de l’électricité (7 % du total national) a continué de se décarboniser, ses émissions diminuant de 1,9 %, et il se situe maintenant à 59 % sous les niveaux de 2005. Cependant, puisqu’il ne produit qu’une petite proportion des émissions nationales, ses progrès ne permettent pas de contrebalancer les hausses ailleurs dans l’économie. La décarbonisation de l’électricité montre toutefois les progrès possibles lorsque les politiques fédérales, provinciales et territoriales sont en harmonie les unes avec les autres et avec les technologies en constante évolution.
Le découplage des émissions et de la croissance économique s’est affaibli en 2024
La capacité du Canada à découpler ses émissions de sa croissance économique décline. Bien que les émissions nationales de 2024 se situaient à 8,5 % sous les niveaux de 2005 pour une économie 70 % plus grande, la vitesse du découplage s’est ralentie. En effet, en 2024, l’intensité des émissions de la croissance économique (c’est-à-dire les émissions produites par unité de PIB) n’a diminué que de 1,5 %, un chiffre bien inférieur à la norme historique.
L’intensité d’émissions par baril de la production de sables bitumineux, une importante contributrice aux émissions nationales, était à la baisse depuis 2005. Or, depuis 2017, elle semble se stabiliser au lieu de continuer à s’accélérer. Dans les dernières années, les gains d’efficacité dans différentes sphères de l’économie ont permis de garder les émissions sous contrôle. Maintenant que ces gains s’amenuisent, la croissance économique est à risque de voir son intensité d’émissions repartir à la hausse.
Le recul des politiques climatiques ne fera qu’exacerber le problème
Les différentes politiques annulées ou retardées exacerberont la croissance des émissions. L’élimination de la tarification du carbone pour les consommateurs pourrait ajouter environ 20 Mt d’éq. CO₂ d’ici 2030, le plafonnement proposé des émissions pétrogazières se fait toujours attendre, et la norme sur la disponibilité des véhicules électriques a été suspendue, sans compter la fin des subventions provinciales et fédérales pour les VE qui ralentit les ventes et les réductions dans le secteur du transport.
Il y a également eu d’autres développements importants au niveau provincial. L’hésitation des provinces à renforcer le système d’échange pour les grands émetteurs – la tarification du carbone industriel – nuit à la politique climatique la plus importante du pays. Des cinq plus grands marchés, l’Alberta a fixé un plafond de 95 $ sur la tarification et prévoit un nouvel affaiblissement, la Saskatchewan a complètement suspendu son programme, l’Ontario a réduit ses incitatifs au commerce et donc l’efficacité de son système, le Québec est incité à adoucir son système de plafonnement et d’échange, et la Colombie-Britannique a lancé un nouveau système qui n’a pas encore fait ses preuves.
Avec les reculs récents des politiques climatiques et l’incertitude qui les entoure, les consommateurs et l’industrie hésitent davantage à investir dans des mesures et technologies de réduction des émissions. L’année 2024 a ainsi été ponctuée d’incertitude quant à la longévité des politiques climatiques et à la rentabilité de la gestion du carbone.
Diverses forces du marché exacerbent également l’intensité des émissions liées à la croissance : d’importantes installations de GNL, y compris les projets GNL Canada (phases 1 et 2), Woodfibre, Cedar et Ksi Lisims, sont entrées en activité ou seront mises en service d’ici 2030, établissant de nouveaux records de production pétrogazière et accélérant les émissions nationales. Et avec les nombreux projets à forte intensité d’émissions d’intérêt national que les gouvernements envisagent, on peut s’attendre à une hausse des émissions pour la suite des choses.
L’année 2025 sera décisive pour les émissions nationales
La stagnation des émissions du Canada en 2024 illustre la fragilité des progrès climatiques. Le pays a fait d’importantes avancées ces dernières années, et, dans l’ensemble, les politiques devraient permettre de réduire les émissions à une vitesse raisonnable et mesurée. Cela dit, les changements récents laissent présager des pressions à la hausse, indiquant que des actions futures seront nécessaires pour rectifier la trajectoire.
Il n’est pas trop tard pour se remettre sur la bonne voie pour atteindre l’objectif de 2035 et, à terme, la carboneutralité en 2050, mais tout retard ne fait que rendre le chemin vers ces objectifs plus difficile. Une refonte de la coopération du fédéral, des provinces et des territoires pourrait permettre de redynamiser la lutte climatique avec des outils éprouvés, comme la réglementation sur le méthane, la tarification du carbone industriel et des véhicules et carburants plus propres. Les acquis climatiques durement gagnés ne doivent pas continuer de reculer.
En 2025, tous les ordres de gouvernement auront à prendre des décisions qui détermineront si le progrès fragile des 20 dernières années aura été vain. Ce sont ces décisions qui définiront la concurrentialité, la sécurité et la stabilité du Canada pour l’avenir.
Dave Sawyer est économiste principal à l’Institut climatique du Canada. Seton Stiebert est président de Stiebert Consulting et conseiller pour le projet 440 mégatonnes.