Pour réduire les émissions de méthane pétrogazier de 75 % d’ici 2030, le Canada devra mettre à profit ses réussites et son savoir-faire.
Présentation
La réduction des émissions de méthane est impérative si l’on espère maintenir la hausse des températures mondiales bien en dessous de 2 °C, et le Canada a un rôle important à jouer dans ce travail. Le pays a déjà fait de grands progrès, et le gouvernement fédéral n’est plus qu’à une étape de pouvoir imposer des coupes encore plus draconiennes.
Il s’agit bien sûr de mettre la dernière main à la réglementation fédérale resserrée sur les émissions de méthane du secteur pétrogazier en amont. Responsable de 45 % de ces émissions au pays, ce secteur est le plus grand pollueur du Canada. Les règlements fédéraux et provinciaux en place ont déjà porté leurs fruits en contribuant grandement à la réduction des émissions nationales. Outre l’avantage principal – une réduction accrue des émissions à court terme –, l’achèvement des nouveaux règlements stimulera l’industrie florissante de l’atténuation du méthane au Canada, particulièrement avec le renforcement de la réglementation par exemple dans l’Union européenne et au Colorado. Cela tomberait à pic avec le nouveau satellite de détection du méthane de la Californie, que l’État promeut comme une occasion de collaborer sur les objectifs de réduction.
La présente analyse porte sur la façon dont les entreprises pétrogazières peuvent réduire leurs émissions de méthane, notamment avec des technologies et services canadiens, ainsi que sur les avantages coopératifs d’utiliser les règlements fédéraux comme filet de sécurité pour les refontes provinciales.
Les producteurs pétrogaziers ont déjà les moyens de prévenir les émissions de méthane
Le secteur pétrogazier libère du méthane de trois façons principales : l’évacuation intentionnelle, les fuites involontaires (aussi appelées émissions fugitives) et la combustion inefficace du gaz naturel (figure 1). Heureusement, il peut mettre fin à chacun de ces types d’émissions, par exemple en remplaçant l’évacuation par la capture du gaz ou l’utilisation d’équipement non émetteur, en détectant et en réparant les fuites, et en priorisant des méthodes hautement efficaces lorsque la combustion est nécessaire.
Figure 1
Dans le secteur pétrogazier, l’évacuation est de loin la plus grande source d’émissions de méthane. Les producteurs peuvent choisir d’évacuer le méthane, un produit vendable, pour trois raisons. D’abord, les installations pétrolières n’ont pas toujours l’équipement requis pour capturer, utiliser ou transporter le gaz coproduit. Ensuite, leur équipement peut simplement être conçu pour évacuer le gaz. Enfin, l’évacuation peut être nécessaire pour des motifs de sécurité, lorsque le torchage et les autres méthodes sont inutilisables.
Dans les deux premiers cas, l’évacuation peut être éliminée, et, dans l’autre, grandement réduite. Par exemple, les producteurs pétroliers peuvent installer des systèmes de récupération de vapeur afin d’alimenter des génératrices sur place ou de comprimer le gaz pour le transporter par pipeline et le vendre. Le Canada a une présence non négligeable dans ce domaine, comptant au moins 15 fabricants de tels systèmes. Les systèmes pneumatiques, qui englobent diverses technologies mécaniques fonctionnant au gaz pressurisé, sont un exemple courant d’équipement dont la conception oblige à l’évacuation. Une solution possible est de remplacer les systèmes pneumatiques aux gaz fossiles par de l’équipement non émetteur, comme des systèmes électriques ou alimentés par l’air ou un gaz inerte. L’entreprise Kaitharos, chef de file au Canada, utilise d’ailleurs l’azote pour éviter l’évacuation de méthane.
Après l’évacuation, les émissions fugitives sont la prochaine source de méthane pétrogazier. Il s’agit surtout de fuites causées par la détérioration ou l’installation inadéquate d’équipement, mais aussi d’émissions liées aux mines à ciel ouvert et aux bassins de résidus dans l’exploitation des sables bitumineux.
Actuellement, les producteurs pétrogaziers vérifient la présence de fuites pour assurer la sécurité, éviter les pertes de produits et se conformer à la réglementation existante sur le méthane. Leur principal moyen de réduire davantage leurs émissions serait de repérer et de colmater les fuites plus rapidement, grâce à des inspections plus fréquentes et à une gestion plus exhaustive. Si la surveillance et la détection du méthane ont longtemps été onéreuses, les innovations et le savoir-faire grandissant ont permis de réduire sensiblement les coûts. L’entreprise canadienne GHGSat est un chef de file mondial en technologies et en services de détection de méthane par satellite et aéronef.
Les autres sources principales d’émissions de méthane (l’emploi de gaz fossiles inefficaces comme carburant et le torchage) peuvent être atténuées à l’aide de technologies existantes. Par exemple, certaines chambres de combustion peuvent convertir le carbone avec une efficacité d’au moins 98 % et atténuer certains problèmes de qualité de l’air causés par le torchage à ciel ouvert.
La réglementation fédérale resserrée laisse les rênes aux provinces
La nouvelle réglementation sur le méthane est plus contraignante que le cadre actuel, mais aussi plus flexible parce qu’elle prévoit deux voies de conformité. La première, une approche réglementaire, interdit l’évacuation du méthane (sauf exception), établit des normes sur l’équipement et la fréquence des inspections pour la détection et la réparation des fuites, et impose une efficacité minimale de la conversion du carbone pour la combustion. La seconde, une approche fondée sur le rendement, requiert l’installation de systèmes de surveillance continue et l’élaboration d’un plan de gestion des fuites.
Comme tous les autres règlements pris en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, ces règlements modifiés peuvent être considérés comme un filet de sécurité. Dès lors, les provinces peuvent adopter leurs propres règlements, qui prévalent sur la version fédérale pourvu que les exigences d’équivalence soient respectées.
Les trois provinces produisant la quasi-totalité des émissions de méthane pétrogazier du Canada, soit la Colombie-Britannique, l’Alberta et la Saskatchewan, ont chacune des accords d’équivalence avec le gouvernement fédéral concernant leur réglementation sur le méthane. Ainsi, le fédéral fixe des normes de réduction et de reddition de comptes pour les règlements provinciaux, qui à leur tour encadrent les activités des émetteurs. Les accords d’équivalence permettent aux provinces de créer des exigences réglementaires adaptées à leurs réalités, ce qui peut être plus rentable en raison de l’hétérogénéité du secteur. La Colombie-Britannique a déjà modifié sa réglementation sur le méthane pétrogazier afin de réduire les émissions à 75 % sous les niveaux de 2014 d’ici 2030. L’équivalence avec les modifications fédérales devrait suivre sous peu.
L’heure est venue de réduire davantage les émissions de méthane
Il est incontestable qu’il faut resserrer les règlements sur le méthane pétrogazier. Ces émissions ont d’importantes conséquences à court terme sur le climat, alors que des solutions pour les réduire sont déjà facilement accessibles. Et les mêmes arguments s’appliquent à l’avancement du projet de règlement sur le méthane rejeté par le secteur des déchets, qui devrait offrir des avantages plus de 18 fois supérieurs aux dépenses.
En mettant la dernière main aux règlements fédéraux, on pourra accélérer les réductions nécessaires grâce à des technologies déjà disponibles sur le marché – et souvent conçues par des entreprises canadiennes. Ainsi, on appuiera le mandat fédéral de lutter contre les changements climatiques tout en bâtissant une économie forte, exactement au moment le plus opportun. L’heure est venue d’agir.
Alison Bailie est associée principale de recherche à l’Institut climatique du Canada.